Comment écrire et raconter l’Histoire de façon juste ?
Écrire l’histoire d’une civilisation ou de l’humanité n’est pas un exercice neutre : on sélectionne des faits et on en disqualifie d’autres, on place une communauté au centre et les autres à la marge, on valorise ou dévalorise selon le système de valeurs de son époque et une croyance sur le temps et le progrès.
La façon moderne de raconter l’Histoire a trois caractéristiques :
- L’Histoire n’a pas de signification morale ou religieuse ; pas de Révélation qui en éclaire le sens, seulement une suite d’évolutions vers un progrès.
- Seul le changement a de la valeur et mérite d’être raconté ; le permanent est un manque de changement.
- L’occident est au centre du monde et détient le monopole de la vérité, du bien, du progrès et de la civilisation ; les autres civilisations n’ont de valeur que dans la mesure où elles lui ressemblent.
C’est une version laïcisée de l’Histoire : le sens est donné par le plus fort qui interprète les faits, le salut est remplacé par le Progrès technico-scientifique et le plaisir ici et maintenant, le Sauveur n’est plus le Christ mais l’occident qui apporte progrès, démocratie et développement, et la Fin des temps devient la fin de l’Histoire. Cette pratique devient courante au XVIIIe siècle (Lumières), théorisée par la philosophie de l’histoire de Hegel et le matérialisme historique de Marx, et elle se retrouve dans toutes les disciplines universitaires (histoire des sciences, de l’urbanisme, des idées, de l’art, de la littérature…).
Qu’implique le tawḥîd dans la façon de raconter l’histoire humaine ?
L’histoire comme discipline universitaire raconte souvent l’histoire humaine selon une perspective ethnocentrée, occidentale, matérialiste et relativiste, comme s’il n’y avait pas d’unité de la famille humaine. L’anthropologie fait la même erreur en traitant les cultures comme des « races » radicalement différentes. Le tawḥîd rappelle trois principes épistémologiques : l’unité de la famille humaine, l’unité du monde et l’unité de la connaissance.
Exemple : raconter « l’histoire de l’Algérie » par la naissance de l’État-nation, le drapeau, l’hymne, « la guerre d’Algérie », c’est la rendre « particulière » (façon nationaliste) et la soumettre au regard du colon français, qui a aussi colonisé les mots. L’auteur compare le choix de dire « Occupation » allemande (et non « colonisation ») pour la France et « guerre d’Algérie » (comme si les Algériens s’étaient battus entre eux, la France n’étant là que pour « pacifier ») pour l’Algérie : on n’emploie pas les mêmes règles pour nommer et catégoriser, ce qui nie l’unité de la vérité et l’égale dignité de chacun. Il ne suffit pas que chacun ait « sa version » selon qu’il est dominant ou dominé : l’unité de la connaissance impose des règles éthiques et épistémologiques universelles (ici, appliquer le même nommage à la domination française de l’Algérie et à la domination allemande de la France).
Adhérer au Tawḥîd ne veut pas dire ne s’intéresser qu’à « l’histoire musulmane » : c’est un principe méthodologique pour raconter l’histoire de façon universelle, en prenant au sérieux l’unité de la vérité et de la famille humaine : le sens de l’Histoire est le même pour tous, les croyances et pratiques s’évaluent selon les mêmes valeurs et la même objectivité, avec modestie car toute civilisation est mortelle, faillible, tantôt exemplaire, tantôt injuste.
L’histoire de tous les hommes commence non sur terre mais au paradis, avec la création d’Adam et Ève, puis leur installation sur terre où chacun est libre donc responsable. Le Coran raconte des faits historiques sur une diversité de communautés, mais sans particularisme, communautarisme, nationalisme ou relativisme : les faits sont mis en perspective selon la même grande Histoire, la raison d’être de l’Homme sur terre et la grande Invitation (Da’wah) à vivre selon la justice et la sagesse plutôt que selon les passions, la tradition, la superstition et les rapports de force. Il révèle ainsi l’Unicité de Dieu et les unités de l’Histoire, de la famille humaine, du monde, de la connaissance, de la sagesse et du bien commun, principes pour comprendre toute histoire, la nôtre comme celle des autres.
Conclusion : il faut réapprendre à raconter l’histoire de son pays ou de sa communauté, la sienne ou celle des autres, en la reliant à l’histoire mondiale et à l’unité de l’histoire humaine.