Al-‘Umrân dans le Coran
Dieu a placé Adam et Ève sur terre, libres de jouir de toutes les belles choses de la vie, avec le devoir d’être justes, et a mis à la disposition de toute la famille humaine tout ce qui est sur terre et dans le ciel (Coran 2 : 29 ; 31 : 20). Il initie ainsi à un rapport simple et optimiste à la nature : pas de peur ni de méfiance envers le monde présent, un présent à cultiver pour en faire un petit Paradis.
La vocation de l’Homme est d’être l’instrument par lequel la volonté de Dieu se concrétise : remplir la vie quotidienne d’intentions, d’idées, de paroles et d’actions qui transforment le monde en un Paradis où chacun jouit des belles choses en toute innocence et justice. Dieu invite à Le servir en peuplant et cultivant la terre (ista’mara, Coran 11 : 61, à propos du prophète Sâliḥ et des Thamud). Al-‘Umrân (عمران) se traduit par civilisation ou prospérité ; la racine عمر signifie remplir : une civilisation est une façon de remplir l’espace et le temps.
Aller sur Mars, dans les profondeurs de la terre ou de la mer est permis ; la seule limite est de ne pas tomber dans l’injustice contre soi, les autres, la nature ou Dieu. Cette vision positive a poussé la civilisation islamique à développer l’astronomie et la médecine par l’observation, l’expérimentation et la réflexion objective, quand d’autres civilisations étaient brouillées par la superstition et la peur de la nature et du corps.
Al-‘umrân, c’est remplir le monde d’intentions, d’idées, de paroles et d’actions de grande valeur morale. Une bonne intention est nécessaire mais pas suffisante : reconnaître Dieu comme Maître de l’univers, c’est répondre à son Appel (Da’wah) en mettant son énergie et sa vie au service du vrai, du bien commun et du juste, entrer dans l’arène de l’histoire et du marché des idées. Le Jour du Jugement, Dieu évaluera aussi les faits et les actions (Coran 3 : 25 ; 53 : 31 ; 52 : 17-19).
L’islam n’appelle pas à faire simplement des prières, purifier ses intentions et regarder l’histoire se faire depuis un écran en spectateur (forces socio-politiques, comploteurs occultes, jinns…), ni à mener une vie monastique sauf comme étape provisoire : la transformation de soi est un moyen, une préparation à la transformation du monde. L’Histoire est l’espace-temps où l’homme réalise la volonté de Dieu, le monde concret est son matériau. Celui qui renie la religion est celui qui repousse l’orphelin et n’encourage pas à nourrir le pauvre (Coran 107 : 2-3) : remplir la vie de valeurs, y compris matérielles, est l’affaire même de la religion (bien traiter ses parents, accueillir le pauvre, le voyageur ou l’orphelin, ne pas tricher en commerce, traiter les conflits familiaux, tisser la paix entre communautés, ne pas commettre d’injustice contre qui nous en a fait). L’histoire est le théâtre où chacun passe l’épreuve de sa fidélité à la volonté de Dieu ; la vie humaine est « dangereuse » car chacun sera jugé sur ses intentions et ses réalisations.
Comment la première génération de la Révélation a rempli son temps ?
Comment le prophète a rempli son temps ?
Le prophète Muhammad se retirait dans la grotte de Hîrâ pour méditer, sans spiritualité individualiste : dès la première Révélation, il a compris qu’il allait occuper son espace, cultiver son temps et ses relations autrement. Il n’a jamais réduit le changement social au changement individuel (Coran 13 : 11 ; 8 : 53), ni enseigné de se replier sur le « travail sur soi », la « spiritualité » et le « développement personnel ». Il est sorti de la grotte pour agir sur la société et l’Histoire, a refusé l’offre des polythéistes (richesse et pouvoir contre l’abandon de sa mission ; réponse rapportée par Haykal, The Life of Muhammad, trad. Al-Fârûqî, 1976, p. 89 : il n’y renoncerait pas « même avec le soleil dans la main droite et la lune dans la gauche »), a déjoué les complots des Mecquois et fondé à Médine le premier État universel, dont la mosquée est le centre de la vie quotidienne (famille, commerce, urbanisme, gouvernance). Il était « un Coran en marche », sur tous les fronts de la vie, sans perdre son temps en questions inutiles (signes et date de la fin du monde, lectures du Coran selon les accents…).
Tous les prophètes, d’Adam à Muhammad, ont été animés de cette vision, au point d’en ressentir un sentiment oppressif et de la panique : sortir de leur petit monde de tranquillités mensongères, devenir Khalîfah, car la vie est dangereuse. Exemples : Jonas, pris de panique à la première Révélation ; Muhammad, secoué, réfugié auprès de Khadîjah qui l’enveloppe d’un manteau, puis saisi par l’ordre de se lever et d’avertir (Coran 74 : 1-3). Les prophètes ont passé leur temps à transmettre la sagesse révélée et à montrer par l’exemple comment la concrétiser dans toutes les situations de la vie.
Comment la première génération de musulmans a rempli son temps ?
Autour du prophète, les hommes et les femmes se réveillent avec le souvenir de Dieu (prières du ṣubḥ et du fajr, remerciement pour la « petite mort » du sommeil), le temps est rythmé par cinq prières collectives et les affaires par la formule Bismillâh : selon le Ḥadîth rapporté par Abû Hurayra (Abû Dâûd), toute affaire sérieuse qui ne commence pas par Bismillâh est « amputée », c’est-à-dire déconnectée de Dieu, perdant la barakah, la connaissance du monde et la sagesse. « Dieu est Un » (Coran 112 : 1-4) remplit progressivement le cœur, la langue et la main. Une communauté est animée d’une « sublime obsession » : remplir la vie individuelle et collective d’intentions, d’idées, de paroles et d’actions bonnes, ce qui l’amène à réformer la personne, la famille, la société, les institutions, l’économie, l’ordre politique, l’art, l’architecture (voir Coran 2 : 254, sur la dépense au service du Bien avant le Jour où il n’y aura ni marchandage ni intercession).
Cette première génération a purifié son cœur, réformé sa façon de penser et d’agir, puis a plongé « la tête la première » dans l’histoire des Arabes puis mondiale pour la transformer, décidée à former un nouvel ordre mondial où toute injustice rencontre la résistance du juste, où les idées circulent librement, où l’on convainc et se laisse convaincre par le débat, et où le savoir et la sagesse se cherchent partout, sur tous les continents.
Notes de l’original : Haykal, The Life of Muhammad, trad. Al-Fârûqî, American Trust Publications, 1976, p. 89 ; Ḥadîth d’Abû Hurayra rapporté par Abû Dâûd.