Tout le monde s'accorde à dire que le changement passe surtout par l'éducation, moyen de former un nouveau type de personne et de société. La mission de l'université et des structures de formation est donc de former un type de personne et de société.
En Occident, l'université a pour mission de former des personnes et des sociétés capables de maîtriser des savoirs pour développer leur pouvoir sur la nature et sur le reste du monde. À l'échelle internationale, université, écoles de commerce, écoles d'ingénieurs ont occidentalisé les personnes et sociétés non occidentales. La connaissance occidentale est ainsi une forme d'empire ou d'emprise sur le monde (cf. Nandy Lal, Empires of Knowledge ; Syed Farid Alatas, Alternative Discourses in Asian Social Sciences, Sage, 2006).
L'idée de Protagoras (« L'homme est la mesure de toutes choses ») résume l'humanisme laïque qui définit vérité, bien et juste sans Dieu ; elle a évolué : « l'homme occidental est la mesure de toutes choses », d'où l'eurocentrisme jusque dans la science et l'enseignement. Par exemple, la conception linéaire et évolutionniste de l'histoire et du progrès rejette comme réactionnaires, traditionnelles ou radicales les notions dissidentes des autres, ou les conditionne à des catégories acceptables pour les intérêts dominants. Les conceptions non occidentales de la vérité et de la connaissance sont jugées locales et dénuées d'universalité (Wan Mohd Nor Wan Daud, 2013, p. 11-12).
La colonisation du monde est liée à cette vision eurocentrique. La « mondialisation » est une forme de colonisation par l'Occident, une conversion forcée à sa « religion » matérialiste. Un auteur cité (Peter Cox, 2003) décrit la mondialisation européenne comme partie des voyages de « découverte » de la fin du XVe siècle, suivie de l'impérialisme, puis de la colonisation, aboutissant au colonialisme, soit la soumission systématique des peuples colonisés.
En mondialisant ses sciences et ses universités, l'Occident mondialise l'idée de sa supériorité, sa domination et aussi ses crises : la crise écologique résulte d'abord du nouvel ordre industriel et économique occidental. De bons sentiments envers la nature ne suffisent pas : ce sont les savoirs appris à l'université, dans les écoles d'ingénieurs et de commerce, les laboratoires, les institutions et grandes entreprises, qui orientent la relation Homme-nature vers la destruction.
Pour changer le monde, il faut donc changer l'université, lieu de production et de diffusion de la connaissance, et pour cela changer la vision du monde qui la gouverne, c'est-à-dire la vision de la relation entre l'Homme, Dieu et la nature, issue d'une religion ou philosophie de vie et de circonstances socio-historiques. Former un nouveau type de personne et de société, c'est exprimer une nouvelle vision du monde à travers contenus, méthodes d'éducation et critères d'évaluation.
En Occident, dans le monde musulman, en Asie, en Inde et en Amérique latine, on plaide pour la désoccidentalisation, la décolonisation et l'indigénisation du cadre de connaissances. En Occident même, de fortes tendances critiques se développent en sociologie, philosophie, psychologie, anthropologie, sciences politiques, sciences de la nature, écologie, sciences de l'ingénieur ; écologie, systémique, pensée complexe, astrophysique et éthique sont plus avancées dans la vision d'un monde critique et inclusif. Mais ce n'est pas elles que l'on mondialise : c'est le courant conservateur libéral dominant.
L'islam, en tant que courant intellectuel et civilisationnel, doit participer à une pensée plus juste sur le monde, au projet de désoccidentalisation de la connaissance et de réorganisation à partir d'une vision islamique universelle du monde et du savoir. Questions finales : ce projet ne risque-t-il pas de tomber dans le relativisme et le nationalisme épistémologique ? Dans quelle mesure peut-il produire une connaissance plus juste et plus universelle, au service de la famille humaine et de la nature ?
Pour aller plus loin