Est-il juste de croire que la vie présente n'a pas de valeur et qu'il faut la fuir, s'isoler de la vie « profane » pour se concentrer sur l'adoration de Dieu ? L'article examine ce que dit le Coran.
Al-ākhirah est la vie dernière, dans le futur (pas « l'au-delà »). Elle est meilleure que la vie présente selon les actes, mais peut aussi être pire (Coran 93 : 4). La vie présente n'est donc pas le mal, ni la vie future le bien absolu : c'est le temps qui distingue al-dunyā (la première) et al-ākhirah (la dernière).
La vie passée, présente et future
Avant cette vie, il y avait la Maison du pacte originel (Dār al-'ahd), où l'être humain s'engage devant Dieu à ne suivre aucune autre divinité (ego, tradition, ancêtres, chefs, majorité, communauté). Adam et Ève, tentés par le diable, mangent du fruit interdit, sont pardonnés puis entrent sur Terre, dans la Dār al-khilāfah, la Maison où l'humain est successeur de Dieu et vice-gérant de la vie. C'est la vie présente (al-ḥayāh al-dunyā), une épreuve où il est libre de réaliser la volonté de Dieu ou de répandre le désordre. Il ne suffit pas d'être honnête et de ne pas nuire : il faut faire le bien et empêcher l'injustice contre les plus faibles.
La mort est le passage vers la vie dernière, où l'on est jugé sur ses intentions et ses actes. Dieu refuse tout prétexte (destin, forces invisibles, gouvernants, tradition, majorité) pour excuser la démission de sa responsabilité (sauf pour ceux qui n'ont pas atteint l'âge de raison ou souffrent de folie). Chacun récolte ce qu'il a semé (Coran 99 : 6-8 ; 47 : 12). Celui qui jouit des bonnes choses en évitant l'excès et l'injustice, tout en faisant le bien, mérite le Paradis ; celui qui jouit sans limite ni souci de l'injustice mérite l'Enfer.
La vie présente est un don de Dieu
Elle est un cadeau mis à disposition (Coran 45 : 13), un « lieu de jouissance » (matā') où l'on peut jouir des bonnes choses (al-ṭayyibāt). Le mal n'est pas dans la vie mais dans ce que l'humain en fait, avec son cœur (intentions, idées), sa langue (expression) et ses mains (actions), et dans l'excès (Coran 100 : 6-8).
La vie n'est pas « religieuse » ou « profane »
L'article critique la conception moderne qui sépare religion (pratiques privées et culte) et vie. Deux récits du prophète Muḥammad sont souvent invoqués à l'appui :
- la pollinisation des palmiers-dattiers à Médine : le prophète donne un avis personnel, la récolte est mauvaise, il dit « Je ne suis qu'un être humain… » et « Vous connaissez mieux les affaires de votre vie » ;
- le compagnon Handhala qui s'inquiète de n'être pieux qu'auprès du prophète ; réponse : « Il y a un temps pour tout ».
Interprétation de l'auteur : ces récits distinguent le prophète qui parle au nom de la révélation (infaillible) du prophète en tant qu'humain (expérience relative, ici agricole). Cela n'enseigne pas qu'agriculture, architecture, éducation ou économie sont hors de la religion : c'est là que justice et sagesse doivent se concrétiser (la technique n'est pas neutre : pesticides, écosystème, santé). Autre hadith : « Si l'Heure arrive alors que l'un de vous a un petit palmier à planter, qu'il le plante » : continuer le bien jusqu'au bout. Hadith des compagnons modestes : prendre du plaisir avec son épouse dans le cadre permis est une bonne action comparable à un don. La même sagesse doit orienter à la mosquée comme au travail, en famille comme dans la rue.
La séparation religieux/profane est une conception moderne et laïque, non universelle. En arabe coranique, il n'existe aucun mot pour dire « profane », « laïque » ou « religieux » d'une chose : elle est juste ou injuste, bonne ou mauvaise. Rien n'est neutre : manger (ḥalāl et ṭayyib, origine des biens, partage, Coran 2 : 188), voyager (tourisme qui renforce l'oppression, traiter l'autre en simple moyen), étudier (sciences qui dominent ou libèrent, exemple du numérique et des données personnelles). Pour autant, on ne peut pas dire que « tout est religieux », car cela sacraliserait aussi les injustices. Aimer Dieu, c'est chercher à vivre selon la justice et la sagesse dans toutes les situations.
La vie est le terrain de jeu et d'expression de l'islam
La religion (al-dīn) est une voie et une méthode pour mener une vie bonne (Coran 5 : 48). Métaphore : la vie est le terrain, l'islam est le jeu avec ses règles. L'islam n'est pas un sujet parmi d'autres (sport, art, culture, politique) : il est la voie pour y vivre selon la justice et la sagesse.
La vie est le terrain de l'épreuve
La vie est la Maison de l'épreuve (Dār al-ibtilāʾ, Coran 67 : 1-2), avec sa part de négatif : jeu et jouissance éphémères, jouissance illusoire. Elle trompe et distrait (Coran 7 : 51 ; 57 : 20 ; 19 : 39 ; 21 : 1 ; 76 : 27 ; 104 : 1-3 ; 7 : 175-176 ; 9 : 38). Aujourd'hui, travail, vidéos, réseaux sociaux et séries nous déconnectent du fait qu'on est libre, responsable et qu'on devra rendre des comptes. Ceux qui « s'alourdissent sur terre » vivent dans l'injustice passive. Vivre léger, c'est avoir le sens de la gravité envers l'essentiel (la volonté de Dieu, le Bien) et du détachement envers le secondaire.
L'islam oriente la vie, il ne fait pas que s'y « adapter »
Si la sagesse s'adaptait à tout, elle justifierait toutes les injustices. La religion au sens de l'islam est une voie naturelle ; tout l'univers vit selon l'islam, l'être humain est « musulman » par nature mais libre de transgresser. L'islam interroge la vie, la réforme, l'oriente.
Une voie pour réussir sa vie présente et future
Philosophie coranique de la vie : un don, un dépôt, une épreuve. L'Invitation (Da'wah) : reconnaître et remercier Dieu l'Unique, jouir des bonnes choses, faire le bien et résister au mal. Deux réussites (Coran 28 : 77). Deux excès à éviter : oublier sa part de plaisir en cette vie (se retirer du monde, « égoïsme spirituel » du « Moi et Dieu », Coran 7 : 32) et oublier la vie dernière (se noyer dans les plaisirs, Coran 87 : 16-17). Dieu préfère celui qui demande une belle part dans les deux vies (Coran 2 : 200-202). La civilisation doit être bâtie selon la justice et la sagesse, par la connaissance (al-'ilm), la vertu (al-taqwā), l'excellence morale (al-iḥsān) et la beauté (al-jamāl). Adorer Dieu, c'est le servir par les petits et grands services rendus à toutes les créatures.
Une voie pour bien faire face aux contradictions de la vie
La vie met en situation de contradiction (ma femme ou ma famille, majorité ou minorité, loi injuste, travail qui impose de mentir…). Il ne suffit pas de « s'adapter » : il faut savoir à quoi s'adapter. L'islam est souple (exemple des prières abrégées en cas de maladie ou de voyage) mais personne ne doit s'adapter à une société malade, une communauté raciste, une loi injuste : dans ces cas, c'est la vie qui doit être réorientée. (Fin de l'article non capturée ici : voir Wayback.)
Notes (résumé) : hadiths de Bukhârî et Muslim pour les récits cités ; références coraniques ci-dessus.