Archive partielle. Cet article s’appuie en grande partie sur de longs extraits traduits du livre d’Ali Haggag, Mapping the Secular Mind. Modernity’s Quest for a Godless Utopia (IIIT, 2013), ainsi que sur des œuvres d’Elmessiri et de Bauman. Seul un résumé de la structure et des idées est conservé ici. Texte intégral et notes (une quarantaine de références) : capture Wayback. Page sans date de publication affichée.
Introduction
La modernité avait un grand plan : séculariser le monde pour avoir le paradis sur terre, ici et maintenant, et bâtir une civilisation gouvernée par la raison, la science, la technique et le progrès. Questions posées : quel impact sur la façon de penser, d’agir et de vivre ? Les grandes crises du XXe siècle (colonialisme, guerres mondiales, nazisme, communisme) et du XXIe (guerres, crise écologique) sont-elles des résidus de barbarie ou des conséquences de la modernité elle-même ?
L’article s’appuie sur le livre d’Ali Haggag, qui mobilise deux penseurs : Abdulwahab M. Elmessiri (1938-2008), intellectuel musulman majeur, et Zygmunt Bauman (1925-2017), grand penseur occidental de la modernité. Longtemps, la modernité était assimilée aux idéaux des Lumières, et l’intellectuel musulman était sommé de « réconcilier islam et occident » et de « rattraper le retard ». Depuis le XXe siècle, une prise de conscience autocritique s’est développée en occident. Elmessiri a mobilisé cette pensée critique (Max Weber, école de Francfort, Bauman) pour créer une discipline qu’il appelle Fiqh al-tahayyuz : la science des biais et partis pris philosophiques implicites qui structurent la connaissance et les activités humaines. Comme Hannah Arendt, Bauman et Elmessiri utilisent la « fenêtre » du Juif et de l’Holocauste pour aborder la modernité laïque (nazisme, racisme, impérialisme).
1. La modernité, c’est la séparation de la science et de la morale
Elmessiri distingue la laïcité partielle (séparation de l’Église et de l’État, cadre de coexistence entre religions) de la laïcité générale : la séparation de la science, de la technique, des activités humaines et du progrès d’avec toute valeur, y compris dans la vie publique et privée. La connaissance se veut amorale. Aspect positif : la connaissance ne doit pas dépendre de la religion de chacun. Aspect négatif : neutraliser le sens moral fait de la science un instrument manipulable par n’importe quel pouvoir. Illustration de l’amoralité par le changement de vocabulaire (la « prostituée » devenue « travailleur du sexe », les « enfants illégitimes » devenus « enfants de la nature »), que l’auteur rattache à la « liquéfaction » postmoderne. Dans Modernity and the Holocaust, Bauman montre que le nazisme est une conséquence logique d’une modernité rationaliste et neutre en valeurs : un État peut être une république démocratique et laïque, tournée vers la science, l’efficacité et la performance, tout en étant nazi, s’il manque le sens moral et la sagesse.
2. La modernité, c’est la pulsion nationaliste destructrice
Le nationalisme devient une nouvelle forme de morale. Bauman, juif polonais, a vécu la politique assimilationniste polonaise : les juifs devaient se faire « discrets », abandonner leur culture et leur langue (le yiddish des Ostjuden, méprisé, à l’instar du polonais face à l’allemand). Cette politique est exclusive (se soumettre ou être exclu) et ambivalente (même le plus assimilé ou le plus réussi reste étranger et suspect). Selon Bauman, ce n’est pas propre à la Pologne : toute la modernité européenne est traversée par la pulsion nationaliste et l’échec des ambitions assimilatrices (Modernity and Ambivalence, 1991). Il lit la naissance du sionisme politique comme un produit de la désintégration des efforts d’assimilation, et estime que les juifs ne peuvent être en sécurité que dans un monde libéré des nationalismes, y compris juif. Déconstruire le nationalisme est présenté comme un devoir éthique pour qui veut une paix juste pour tous. Pour Bauman, « le jeu de l’émancipation était le jeu de la domination » : l’émancipation réclamait l’uniformité plutôt que la diversité, et les Lumières ont donné naissance à une « raison instrumentale et terroriste » et au « racisme des intellectuels ».
3. La modernité, c’est la divinisation de l’Homme
La modernité s’est construite en rejetant un Dieu transcendant, mais l’idée de Dieu s’est déplacée vers l’Homme et des catégories impersonnelles (raison, lois de l’histoire, main invisible du marché, Nature, Progrès). C’est une philosophie de l’immanence (le divin ou la vérité sont à chercher en soi : l’humanité, la nation, le chef). Le principe « l’homme est la mesure de toute chose » (Protagoras, cité dans le Théétète de Platon) fonde le relativisme généralisé et les nouveaux dieux laïques : l’humanité (humanisme), un peuple (racisme, impérialisme), un leader (fascisme), la nature (pantheisme). Elmessiri et Bauman rejettent les mouvements nationalistes et idéologiques comme formes d’immanentisation, c’est-à-dire de divinisation d’un peuple au détriment de l’humanité. Le Reich de mille ans, la société communiste ou la « fin de l’Histoire » sont des idées immanentes visant une « société parfaite », sorte de jardin sans « mauvaises herbes ». Bauman voit ainsi l’Holocauste non comme une affaire juive ou allemande mais comme une manifestation de la modernité, une sorte de « croissance cancéreuse » de la société moderne.
4. Les conséquences de la modernité
La pulsion colonisatrice pour « civiliser » l’Autre. La modernité n’a pas supprimé l’intolérance religieuse mais l’a remplacée par une intolérance laïque : le « mécréant » est devenu le « sous-développé », le « non-civilisé », le « sauvage ». Talal Asad avertit que la laïcité ne garantit pas la paix et la tolérance. Les populations des terres colonisées ont été traitées comme un homo sacer collectif de la métropole (dans le droit romain, une personne exclue qui peut être tuée par n’importe qui et n’a aucun droit civique). En se croyant un dieu infaillible, la modernité a développé un regard et une politique tyranniques envers l’Autre, à « moderniser » et « assimiler ».
L’Holocauste lu comme produit de la civilisation rationnelle. Pour Bauman, expliquer l’Holocauste par l’antisémitisme, la barbarie ou l’irrationalité des nazis ne suffit pas : ils étaient au sommet de la civilisation moderne (culture, industrie, organisation scientifique du travail), la déportation et l’extermination ont mobilisé la science, la technologie et la bureaucratie (rationalisation bureaucratique, instituts scientifiques dédiés à la « question juive », vocabulaire d’hygiène et de « guérison » de l’Europe). Les universités allemandes cultivaient comme celles d’autres pays modernes l’idéal de la science dans valeurs, ce qui a « ouvert la voie au génocide » en sapant l’autorité de toute pensée normative, religieuse ou éthique. L’Holocauste est pour Bauman non pas l’état normal de la modernité mais l’une de ses possibilités, une fenêtre et un test que l’Occident évite d’affronter. Elmessiri critique, lui, tous les systèmes fermés qui cherchent le contrôle total et la perfection (marxisme, libéralisme, nazisme, Nouvel Ordre Mondial).
Un paradis terrestre sans origine ni finalité, absurde, instable et incertain. Au lieu du paradis promis, la modernité a créé un monde de « chaises musicales » où tout change en permanence (place, style, nom, poste, idées, lieu de vie). Bauman parle de « modernité liquide » et de « vie liquide » (Liquid Life, 2005), dominée par l’incertitude et les « nouveaux commencements ». Cet « enfer » touche ceux qui sont « en retard », trop vieux ou malades, sans moyens de changer et de courir, ou qui refusent d’accélérer.
5. La postmodernité : un discours qui masque les rapports de domination
Pour Elmessiri, la postmodernité n’est pas un dépassement vers plus d’émancipation, de pluralisme ou de tolérance mais la continuité de la même philosophie relativiste, nihiliste et matérialiste, qui voit le monde comme une matière en perpétuelle évolution sans origine ni finalité, et l’Autre comme un vide attendant d’être civilisé. L’exemple du « Moyen-Orient », pensé comme une « région » purement géographique sans histoire, langue ni religion, illustre cette déshumanisation : la postmodernité est l’idéologie de l’acceptation pragmatique, de la capitulation et de l’adaptation des faibles au statu quo, un jeu libre avec la réalité plutôt qu’un travail pour la changer.
Sources principales citées dans l’original : Ali Haggag (2013), Mapping the Secular Mind, IIIT ; Elmessiri, Al-‘almanyah al-juz’iyah wa al-‘almanyah al-shâmila, Dirâsât ma’rifiyah fî al-hadâthah al-gharbiyah, « Secularism, Immanence and Deconstruction » (2000), « The Imperialist Epistemological Vision » (1994) ; Bauman, Modernity and the Holocaust (1989), Modernity and Ambivalence (1991), Liquid Life (2005) ; Talal Asad, Formations of the Secular (2003) ; Jacques Maritain, Humanisme intégral (1936) ; Platon, Théétète.