Une conversation avec le Professeur Joseph E. B. Lumbard
Lumbard, spécialiste américain des études islamiques (Université Hamad Bin Khalifa, Qatar), observe un paradoxe : les étudiants et chercheurs musulmans qui adoptent les théories critiques actuelles pour libérer leur pensée risquent de perpétuer ce qu'ils combattent. Il propose que la tradition islamique, avec sa vision du monde et sa compréhension globale de la connaissance, apporte ce dont l'université moderne a besoin.
Pourquoi une approche islamique ?
Il faut distinguer, avec al-Ghazālī (Erreur et Délivrance), la fausse monnaie de la vraie. Il n'existe pas encore d'école islamique distincte de pensée critique, malgré des penseurs comme Wael Hallaq. Il ne s'agit pas de remplacer une pensée unique par une autre. La tradition islamique abrite des perspectives qui coexistent : quatre écoles juridiques (Ḥanafī, Mālikī, Shāfiʿī, Ḥanbalī) pendant plus de mille ans, écoles de théologie (Māturīdī, Ashʿarī). René Guénon (La Crise du monde moderne) avait identifié la réduction à la quantité, l'évacuation du sacré et la réduction de l'éducation à la formation professionnelle. La Tradition n'est pas le traditionalisme (autre idéologie moderne).
Les pièges des théories actuelles
Théories décoloniales (action concrète : Palestine, Rohingyas, Soudan) et postcoloniales (analyse théorique de la domination intellectuelle). Piège : le relativisme (« toutes les expériences se valent »), comme le postmodernisme ; Lumbard note que Said qualifiait la religion de « barbare ». Des chercheurs musulmans adoptent ces cadres sans les critiquer, au risque de vider l'islam de sa dimension spirituelle. Taha Abderrahmane montre que même les critiques radicales de la modernité restent prisonnières de ses idées sur la religion. Contribution musulmane : reconnaître que toute perspective humaine est limitée face à l'Absolu (Allāh) sans tomber dans le « tout se vaut ».
La domination intellectuelle persiste-t-elle ?
Oui, sous des formes plus subtiles : des auteurs prétendent que les chercheurs occidentaux comprennent mieux le Coran que les grands commentateurs (Stephen Shoemaker, Creating the Qur'an) ou parlent de la philosophie islamique comme d'une « para-philosophie » (Dimitri Gutas). Elle est aussi dans les structures : qui parle, qui est écouté, quelles méthodes sont valables. Hallaq : utiliser les outils d'analyse pour explorer le potentiel de la tradition.
Exemple de la durabilité : le discours occidental veut maintenir la consommation avec moins d'impact ; l'islam propose le contentement. Le prophète a enseigné de ne pas gaspiller l'eau, même pour les ablutions au bord d'une rivière (modération, wasaṭīyah ; ressources comme dépôt, amānah). Institutions : ḥimā (zone protégée), waqf (dotation pour les générations futures), droit de l'eau ; Ibn Rushd, Ibn al-'Awwām (traité d'agriculture). L'humain est khalīfat Allāh.
L'adab : une éducation de la personne dans sa globalité
Selon Syed Muhammad Naquib al-Attas, l'objectif de l'éducation en islam est de former un « homme bon » par l'adab (vie morale, spirituelle, intellectuelle, sociale ; humilité, respect, responsabilité éthique). Exemple de l'intelligence artificielle : « devons-nous le faire ? » et pas seulement « pouvons-nous ? ». L'éducation moderne vise le contrôle (taskhīr) de la nature plutôt que le service (khidmah). Lumbard critique l'expression « production de connaissances » : la connaissance est révélée et découverte. Hiérarchie : connaissances révélées (Coran, Sunnah), démonstratives (philosophie, théologie), sciences naturelles, opinions probables. Unité de la connaissance ('ilm), de la pratique ('amal) et de l'état spirituel (ḥāl).
La destruction coloniale des systèmes éducatifs islamiques
Algérie, Tunisie, Égypte, Inde, Asie centrale : institutions traditionnelles et awqāf visés. Algérie : plus de 1000 écoles avant 1830, une poignée en 1890 (chiffres de l'article). Al-Azhar marginalisée et réformée sur des modèles occidentaux ; en Inde, écoles anglaises. Macaulay (1835) voulait créer une classe indienne par le sang, anglaise par le goût et l'intellect. Louis Massignon a reconnu l'ampleur de la destruction. Les textes sont préservés ('Abd al-Qādir al-Jazāʾīrī, Muṣṭafā Ṣabrī).
Developper une confiance intellectuelle
Face à l'hégémonie du modèle occidental, beaucoup développent un complexe d'infériorité. Il faut une « confiance intellectuelle » enracinée dans une vraie connaissance de la tradition. Lumbard critique le « progressisme islamique » occidental, minoritaire mais très visible, qui part des conclusions voulues pour chercher des justifications islamiques. Même ChatGPT, formé sur des textes occidentaux, présente une version de l'islam conforme aux sensibilités occidentales. La vraie confiance : capacité critique autonome, dialogue d'égal à égal, sans complexe ni arrogance.
Créer des espaces d'épanouissement intellectuel
Des communautés où les musulmans partagent leurs recherches, ouvertes sur le monde (non des ghettos), abordant climat, justice sociale, IA, crise de la modernité depuis la tradition islamique.
Une alternative réelle à la modernité ?
La tradition couvre politique, économie, éducation, science, art, avec une vision de l'humain comme khalīfat Allāh (justice et responsabilité sociale en économie, shūrā et 'adl en politique, développement intégral en éducation). La communauté du juste milieu (ummah wasaṭ) apporte sa richesse pour le bien de l'humanité.
Vers une renaissance intellectuelle
Une synthèse créative : ni retour nostalgique ni rejet de la modernité. Exemple : une science économique islamique fondée sur la justice ('adl), le bien commun (maṣlaḥah) et la solidarité (takāful). La connaissance est une forme d'adoration. Conclusion avec Coran 17 : 81 (« la vérité est venue, l'erreur a disparu »).
Bibliographie (résumé)
Taha Abderrahmane, Rūḥ al-ḥadāthah ; al-Ghazālī, al-Munqidh ; al-Attas, The Concept of Education in Islam ; Amy Allen ; Mark Fisher ; Guénon ; Hallaq, Restating Orientalism ; Lumbard ; Said, Orientalism.