Les sciences sociales des pays en développement restent largement dépendantes des modèles occidentaux, surtout américains. Introduites dans les anciennes colonies au XIXe siècle, elles se sont imposées comme référence malgré une pertinence discutable (exemples de l'Inde et de la Malaisie).
Un système de dépendance à plusieurs niveaux
- Idées et supports de diffusion : les revues les plus prestigieuses sont publiées aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en France et en Allemagne (plus de 60 % des revues de sciences sociales dès les années 1970).
- Dépendance technologique : méthodes pédagogiques et matériels didactiques exportés par les pays développés.
- Aide à la recherche et à l'enseignement : fondations américaines, britanniques, françaises, allemandes (exemple du Lincoln Resource Center à l'ambassade américaine de Kuala Lumpur).
- Investissement étranger dans l'éducation : programmes de jumelage universitaire (Malaisie).
Le Projet Camelot
Lancé en 1964 (budget de 6 millions de dollars) par le Département américain de la Défense pour étudier les causes des révoltes internes dans les pays en développement, au service de la contre-insurrection. Le sociologue Johan Galtung le dénonce depuis le Chili, des protestations éclatent en Amérique latine et le projet est annulé en juillet 1965.
La dimension rhetorique
La théorie de la dépendance universitaire (Brésil, années 1950) ne suffit pas à expliquer la persistance des sciences sociales occidentales : il faut aussi des techniques rhétoriques, comme en publicité. Deux facteurs rendent le public du Sud réceptif : le positivisme (valeur de la quantification et des statistiques) et le « contre-isme » (des courants critiques gardent les mêmes présupposés sous une autre terminologie, par exemple l'économie islamique qui reprend l'homme rationnel et les méthodes hypothético-déductives néoclassiques avec un vocabulaire islamique : « prolifération terminologique »).
La technicisation du développement
Le positivisme réduit les problèmes de développement à des questions techniques (exemple de l'Égypte : 98 % de la population sur 4 % du territoire, le long du Nil), évacuant dimensions politiques, historiques et sociales et légitimant l'intervention d'experts occidentaux.
Imitation jusqu'aux préjugés
Le chercheur indien Nandi observe que des expressions comme « mouton noir » ou « cœur noir » se sont répandues en Inde alors que beaucoup d'Indiens ont la peau foncée : l'alinéation touche les catégories mentales.
L'absence de théorie politique indienne
Malgré des débats parlementaires riches (nature de l'État, laïcité, moralité politique), l'Inde n'a pas développé de tradition autonome en théorie politique ; gandhisme et penseurs comme Pal, Aurobindo, Vivekananda n'ont pas formé d'écoles structurées ; Marx n'a pas été réinterprété. Constat valable pour les sciences sociales du Sud depuis deux siècles.
Internationalisation = expansion de marché
Selon T. K. Oomen, l'internationalisation inspirée par l'Occident est la recherche d'un marché élargi pour la sociologie occidentale, en trois étapes rhétoriques : formuler un problème (sous-développement), identifier une préoccupation publique (rôle des intellectuels dans le développement), proposer une solution (universaliser les sciences sociales).
Limites de la théorie de la dépendance universitaire
L'analogie avec la dépendance économique n'est pas toujours pertinente ; le problème tient parfois plus à un manque d'intérêt ou d'initiative qu'à un manque d'accès ; les financements étrangers sont moins contraignants que ceux de la Banque mondiale ou du FMI ; l'investissement étranger n'empêche pas forcément l'originalité (jumelages modifiables).
Vers une autonomie intellectuelle
J. P. Singh Uberoi (1968) : le système d'aide étrangère en science maintient la domination étrangère, un système satellite avec subvention en prime. Toujours d'actualité en Inde et en Malaisie : aucune science sociale américaine n'est influencée par les tendances indiennes ou malaisiennes. Satish Saberwal (années 1960) : dépendance envers les sponsors nord-américains aux conséquences désastreuses sur le choix des problèmes, la conception et la publication de la recherche.
Le défi de la pertinence
Développer des sciences sociales autonomes ne signifie pas rejeter l'héritage occidental mais se l'approprier de façon critique : partir des questions des sociétés concernées, utiliser leur histoire et leurs catégories, tout en dialoguant avec les traditions théoriques existantes. La dépendance repose aussi sur des stratégies rhétoriques : les reconnaître ouvre la voie à une autonomie plus substantielle.
Bibliographie : environ quarante références (S. H. Alatas, Altbach, Garreau, Escobar, Oomen, Parekh, Saberwal, Uberoi, etc.), non reprises ici.