Introduction
Notre époque fait l'éloge du doute comme moyen de penser, mais cet éloge se pervertit souvent en éloge de la passivité intellectuelle et de l'ignorance. On dit aux musulmans qu'ils devraient apprendre à douter. Le doute est-il contraire à la foi ? Est-il synonyme de pensée ? Qu'a d'essentiel à dire le Coran sur le doute et sur l'art de penser ?
Le Coran : une initiation au doute qui fait progresser vers la connaissance
La shahādah (« Il n'existe aucun dieu si ce n'est Dieu l'Unique »), premier acte d'adhésion à l'islam, initie à l'art de bien raisonner : penser juste commence par le doute sur les mythes et croyances sociales, puis le dépasse pour entrer dans la connaissance fiable de la réalité. C'est refuser de vivre selon une croyance sans fondement ni preuve ; vérifier, interroger, observer, discuter avec des savants, jusqu'à savoir de façon fiable. Dieu n'invite pas à « croire en Dieu » mais à connaître la réalité : comment tout est lié selon un ordre et des lois. Le Coran invite à se poser des questions sur le Créateur, l'univers, l'histoire humaine, soi-même (Coran 71 : 15 ; 32 : 27 ; 21 : 30 ; 31 : 31).
Il encourage à mettre en doute les croyances collectives sans fondement, au nom de la raison logique et non « de la foi ». Exemple : croire que Dieu a créé en six jours puis s'est reposé le septième est incompatible avec l'idée d'un Créateur qui n'a pas le défaut humain de la fatigue (Coran 50 : 15). Mais il n'invite pas à douter de tout, tout le temps : il y a des bons doutes (moyen de produire connaissance, sagesse et certitude) et des mauvais doutes (qui empêchent de penser, connaître, agir).
Bon doute et mauvais doute : intention et méthode
- Bon doute : pousse à questionner, rechercher, vérifier avant de se faire une conviction.
- Mauvais doute : rejette la connaissance et la réalité pour se réfugier dans l'incertitude et le non-vérifiable ; commence par des questions mais s'arrête là.
Exemples coraniques :
- Rumeur : suspendre son jugement le temps de vérifier (Coran 49 : 6). Rejeter ce qui ne correspond pas à la réalité est aussi un devoir moral et social qui garantit la confiance sociale ; par exemple l'accusation de diffamation envers des femmes honnêtes exige quatre témoins, sinon sanction sévère (24 : 4).
- Débats métaphysiques sans source fiable (22 : 8 ; 10 : 36) ; l'opinion non fondée (ẓann) ne sert à rien contre la vérité (53 : 27-28). Exemple : attribuer aux anges des noms féminins est une pure supposition (37 : 149-150 ; 43 : 19) ; Dieu met au défi de fournir preuves ou témoins.
- Faux prophètes : il est normal de douter, mais il faut exercer sa raison critique jusqu'au bout. Le peuple de Joseph a préféré le mauvais doute, reconnaissant sa mission seulement après sa mort (40 : 34).
- Faux livres divins : il est permis de douter de la véracité du Coran. Le Coran propose trois tests pratiques : (1) interroger ceux qui lisent les Livres antérieurs (10 : 94-95 ; exemple des enfants d'Israël et de la Torah, 41 : 45) ; (2) chercher des incohérences dans le texte (4 : 82) ; (3) produire un texte semblable (2 : 23-24).
Le bon doute mène à faire des tests concrets et à s'ouvrir à des connaissances nouvelles fiables.
L'art de pratiquer le bon doute
Le Coran interroge la logique des croyances collectives (Coran 37 : 149 ; 17 : 40 ; 6 : 100 ; 4 : 157 sur la crucifixion de Jésus ; 46 : 28). Le bon doute est le début de la connaissance, le mauvais en est la fin. L'article cite Aristote (le doute est le commencement de la sagesse), Léonard de Vinci, Francis Bacon (le doute est l'école de la vérité), et un hadith rapporté par Jâbir (Abû Dâûd, Ibn Mâjah) : le remède contre l'ignorance est le questionnement. Le doute est le début, non la finalité : on progresse en transformant ses doutes en réponses fiables, objectives et universelles.
Le doute permanent est un mauvais doute
Il peut paralyser (exemple d'un étudiant qui doute de son choix d'orientation), comme on ne fait pas le grand ménage plusieurs fois par jour. Douter de tout, tout le temps est du pessimisme ou une paresse du cœur et de la raison. D'où le conseil de Descartes de pratiquer le grand doute une fois dans sa vie, et la formule attribuée à Napoléon (le doute est l'ennemi des grandes entreprises). Dans le couple moderne, des questions quotidiennes (« Est-ce que je l'aime vraiment ? ») installent l'incertitude permanente et produisent un couple jetable (le waswas, généralisation de la peur de l'engagement). Le doute peut devenir une maladie (paranoïa, méfiance, perte de confiance). La postmodernité est arrivée au bout du doute généralisé, époque qui ne croit plus en rien et tombe dans la dépression généralisée.
Le mauvais doute comme instrument de manipulation
- Adam et Ève au Paradis : tout est permis sauf un arbre ; Shayṭān insuffle le doute (« pourquoi Dieu vous l'a-t-Il interdit ? ») pour les couper d'un bien. Le doute ne conduit pas naturellement à la connaissance, il peut conduire à la superstition, à la magie, au complot paranoiaque.
- Fable de La Fontaine Le Corbeau et le Renard : si la flatterie échouait, le renard pourrait semer le doute sur la qualité du fromage. Le doute devient arme politique pour dominer (Truman : si vous ne pouvez les convaincre, semez le doute dans leur esprit ; Voltaire sur les sectes).
- Exemple social : un voleur culpabilise sa victime en lui reprochant de douter de la fraternité.
- Paradoxe de ceux qui prechent le doute mais gardent leurs certitudes (Voltaire : certain de ses positions sur Dieu et la religion ; les « Lumières » ; intolérance envers le doute sur Darwin ou Freud).
- Discours tenu aux musulmans : on leur enseigne le doute sur leur religion et le Coran, mais s'ils doutent de la justice, des médias ou du gouvernement on parle de « manque d'intégration », de « complotisme », de « séparatisme ». On suspecte leur bonne foi (taqiyyah, « double discours ») pour contenir l'attractivité de l'islam. Technique appelée FUD (Fear, Uncertainty and Doubt) : diffuser des informations négatives pour couper un concurrent ou ennemi de ses soutiens.
Conclusion
Le Coran vise à civiliser l'Homme en réformant son intelligence et en l'initiant à penser juste ; distinguer bon et mauvais doute est décisif. Le mauvais doute est une arme de Shayṭān pour séparer l'homme de Dieu, l'homme de la femme, les jeunes des vieux, la communauté de la société : il plonge le monde dans une crise de confiance. Douter de tout, tout le temps est un moyen de ne pas avoir à penser, et valorise l'ignorance. Savoir, c'est dépasser le doute, comme être courageux c'est dépasser la peur (Confucius : celui qui sait ne doute pas).