Hiérarchie des connaissances et des sociétés
Dans les sociétés occidentales, une hiérarchie des connaissances correspond à une hiérarchie des classes : métiers manuels et socio-éducatifs dévalorisés, connaissances intellectuelles, techniques et financières valorisées. À l'échelle internationale, la « nouvelle économie de la connaissance » établit une hiérarchie des sociétés : les pays dominants gardent les connaissances stratégiques, les pays sous influence reçoivent des connaissances instrumentales d'exécution. La compétition existe même entre alliés (France / États-Unis pour créer des universités à l'étranger et mondialiser leur langue ; au Maroc, compétition entre Allemagne, France et États-Unis pour posséder des écoles, universités et laboratoires). Anecdote : lors d'un séminaire à l'École polytechnique, son directeur aurait comparé chaque ouverture de MBA en France à une déclaration de guerre américaine : influence américaine accrue, anglais diffusé au détriment du français.
La mission des universités « occidentalisées »
Dans le reste du monde, elles répondent aux besoins de l'économie libérale mondiale : former à l'exécution d'activités pensées pour des intérêts extérieurs plutôt qu'à l'innovation locale (ingénieurs qui réutilisent des solutions de transport revendues, ingénieurs agricoles formés à la monoculture de marché qui vide les nappes phréatiques, sociologues formés à la mise en conformité avec le modèle occidental). De l'école maternelle à l'université, l'éducation du Sud vise à faire des consommateurs et des instruments du développement occidental. En Afrique, une entreprise durable devient souvent sous-traitante de multinationales occidentales ; un cabinet de recrutement prospère s'il participe à la fuite des cerveaux.
L'exemple de la santé
L'auteur décrit les universités du Sud enrôlées par les multinationales pour faire de leur pays un laboratoire de tests de vaccins et médicaments, facturés ensuite à prix élevé. Il s'appuie sur Bouguerra (accord indo-américain sur les vaccins de 1987 critiqué par des scientifiques indiens ; exportation de déchets toxiques vers des régimes dictatoriaux ; « double standard » : médicaments interdits au Nord vendus au Sud ; pressions sur des chercheurs en Tanzanie ; cadeaux de l'industrie pharmaceutique aux médecins) et sur Chippaux (Le Monde diplomatique, juin 2005, sur l'Afrique comme terrain d'essai de l'industrie pharmaceutique). Conclusion : la santé est une marchandise au service des riches, et la recherche est largement enrôlée pour les besoins prioritaires de l'Occident.
« Centres d'excellence » et soft power
L'excellence est définie par les grandes puissances selon leurs intérêts. Au Sud, on investit moins dans l'eau et l'autonomie alimentaire que dans la vente de smartphones et de produits superflus. L'américanisation de l'enseignement supérieur arabe (Shafeeq Ghabra, université américaine du Koweït : emploi de l'anglais, modèles, manuels, vie communautaire américains ; source : Gordon Robison, USC Center on Public Diplomacy, 2005) neutralise le regard négatif sur la politique américaine. Les laboratoires de sciences humaines au Sud servent à maîtriser et influencer les populations au service d'intérêts étrangers. Philip Coombs (The Fourth Dimension of Foreign Policy, 1964) présentait l'éducation et la culture comme la « quatrième dimension » de la politique étrangère, aux côtés de l'économie, de la diplomatie et de l'armée. La France (prix, francophonie, échanges universitaires), la Chine (Centre SCCV de l'Université Fudan) développent leur soft power ; dans les pays du Sud, le choix du ministre de l'Éducation est décisif pour l'occidentalisation.
Conclusion
Les connaissances modernes mondialisées sont minées par un biais politique : colonialisme culturel, intellectuel, universitaire et épistémologique en plus des formes militaire, politique et économique. L'université des nouveaux États indépendants a été conçue par la colonisation pour servir la modernisation et l'occidentalisation. Cette analyse n'est pas un « complot contre les autres » : c'est l'analyse d'une vision du monde qui produit de l'injustice contre les autres, la nature et l'Occident lui-même (exclusion dans l'agriculture, la santé, l'éducation). Le monde étant une Maison commune, un effort global commun avec toutes les parties prenantes civilisationnelles est nécessaire pour porter un regard critique sur l'ordre du monde.
Pour aller plus loin
- Appel à déserter le capitalisme, remise des diplômes AgroParisTech 2022 : https://youtu.be/SUOVOC2Kd50
- Documentaire Alphabet d'Erwin Wagenhofer sur l'éducation dans le monde
- Sources complémentaires : Wan Mohd Nor Wan Daud (2013), Islamization of Contemporary Knowledge and the Role of the University in the Context of De-Westernization and Decolonization, UTM.