Sous-titre : Au-delà des États-nations : repenser le commun au 21e siècle. Article sur Idée d'un Commonwealth islamique de Malek Bennabi (achevé en 1958, publié en 1960 ; éd. Héritage, 2023).
Une vision révolutionnaire de l'unité islamique
Bennabi présente ce livre comme un correctif culturel à L'Afro-Asiatisme (1956) : ayant prospecté un grand espace afro-asiatique, il constate que le regroupement des peuples est d'abord d'ordre culturel. Le Commonwealth islamique doit être une structure morale et culturelle, non une simple structure politique, économique et stratégique, pour résoudre la crise sociale des pays musulmans et la crise spirituelle de l'humanité. Du modèle britannique, il retient l'échelle des problèmes (un "grand espace" géopolitique) et le fait que ce n'est ni un État ni une fédération (chaque pays a sa représentation diplomatique) ; la différence fondamentale est que le lien organique britannique est le souverain, alors que celui du Commonwealth islamique est une idée : l'islam.
Le Commonwealth islamique n'est pas le califat
Bennabi distingue radicalement son projet du califat, déjà fragilisé dès le 10e siècle (califats concurrents fâtimide et omeyyade, mise sous tutelle par les Bouyides en 945) et devenu une "longue fiction" après la destruction de Bagdad en 1258. L'abolition du califat en 1924 par Mustafa Kemal n'a fait que mettre fin à une idée déjà morte. Il refuse la nostalgie ainsi que les nationalismes musulmans : le panislamisme (qui ferait du musulman une nationalité) est pour lui une "idée mortelle" (cf. l'histoire du Pakistan), et le nationalisme arabe (la République arabe unie égypto-syrienne) une mauvaise réponse. Le Commonwealth garde la vertu d'unité du califat en l'adaptant : un espace culturel et moral partagé, non une structure centralisée.
Diagnostic : l'homme post-almohadien
Depuis six ou sept siècles, la crise a produit "l'homme post-almohadien", incapable d'atteindre une civilisation autonome, inadapté psychologiquement au "nouvel environnement" : à mi-chemin entre un monde traditionnel qui se désagrège (al-Azhar, ruelles anciennes) et un monde moderne qu'il ne maîtrise pas (gratte-ciel, bureaucratie), avec un sentiment de décalage et d'incohérence entre pensée et vie. Image du Mogamma au Caire : un immense bâtiment administratif de treize étages écrasant de son ombre une petite mosquée élégante, signe du passage du "critère coranique" au "critère social" hérité de l'Occident.
Le monde des "idées" contre le monde des "choses"
Distinction entre al-afkār (idées) et al-ashyāʾ (choses). L'individu, la famille et la société musulmanes sont envahis de "choses" importées (éducation, culture, publicité, consommation, divertissement, économie libérale, politique coloniale), qui imposent des idées (sur Dieu, la vie, la famille, le bonheur, l'éducation, la réussite, l'économie) jamais vérifiées. Cette "double polarisation" coupe la vie psychologique en deux : les choses sont à lui, les idées ne lui appartiennent pas. L'importation de "la chose de l'Occident" forme le goût de la facilité et le dégoût de l'effort de pensée, de critique et de créativité (il est plus simple d'acheter une Cadillac ou un réfrigérateur que d'acquérir les idées pour les construire). L'Occident industrialisé a transformé l'abondance matérielle en innovation intellectuelle ; le monde musulman a seulement multiplié les choses, d'où sa soumission au matérialisme capitaliste tout en prétendant le rejeter. La vraie indépendance est celle du monde des idées, qui crée le monde des choses.
Le Commonwealth comme témoignage
Le Coran confie au musulman la mission de témoigner devant l'humanité (communauté du juste milieu, ummah wasaṭā, Coran 2 : 143). Première qualité du témoin : la "présence", donc le contact avec le plus grand nombre d'humains et de leurs problèmes. Le hadîth rapporté par Muslim sur le fait de changer le blamâble (munkar) de la main, de la langue ou du cœur fixe trois degrés d'implication : au minimum ressentir une saine colère contre l'injustice (début du changement social), au maximum agir efficacement pour l'empêcher, entre les deux prendre la parole. Le musulman est aussi "messager" : "Que le présent informe l'absent" (pèlerinage des adieux).
Le Commonwealth comme solution civilisationnelle
Ce n'est ni un État ni une fédération d'États mais une association de peuples unie par l'islam, concrétisée par un "concile permanent" représentant la volonté collective. Fonctions : centre de recherches sur les facteurs bio-historiques (l'homme, le sol, le temps) ; trois missions : témoignage (shahādah), message (risālah) et présence active dans le monde.
Changement d'échelle pour penser les problèmes
L'individu (par exemple un musulman français) évolue dans des sphères successives : le pays de naissance, la communauté musulmane de France, le pays d'origine, l'Europe, les musulmans d'Occident, le monde arabe, l'axe afro-asiatique, le monde musulman, le monde. Sa conscience croit en passant des sphères intérieures aux extérieures ; l'idée du Commonwealth étend l'échelle personnelle du musulman. Certains problèmes dépassent le cadre national (une question posée à Rabat peut exiger une solution commune à Jakarta). Face aux "espaces planifiés" (bloc atlantique, URSS, Chine, Inde, axe Washington–Moscou), il faut organiser le monde musulman à une échelle comparable ; le dilemme est de faire sa révolution selon un plan ou de la subir sans contrôle. La planification est d'abord morale (chasser le désespoir et le pessimisme) sur une aire de Tanger à Jakarta ; il existe en fait plusieurs "mondes musulmans" (africain noir, arabe, iranien, malaisien, sino-mongol), d'où une opération d'intégration (unité du problème) et d'articulation (multiplicité). Le principe intégrateur est l'unité spirituelle, qui doit prendre une forme institutionnelle (repenser le califat et al-imāmah) : une fédération de ces "mondes musulmans" dirigée par un congrès islamique. L'étude doit être menée par des commissions de terrain "du dedans à la périphérie" ; le point central n'est pas un centre rayonnant (comme La Mecque au début) mais le point d'aboutissement de l'initiative des cinq ou six secteurs, pour que le Commonwealth naisse d'abord dans le monde des idées.
Bennabi et la pensée décoloniale
- Colonialité du savoir : préfigure Walter Mignolo. Les musulmans ont subi non seulement les "choses" occidentales mais aussi ses solutions, institutions, esthétique, sciences et biais. Exemple du bilinguisme (éducation en français ou anglais, arabe marginal) qui transmet une vision de Dieu, de la nature, de la vie, de la famille, de la réussite, de la morale et de la vérité (cas cité d'Ali Abd al-Raziq, formé à al-Azhar et Oxford). Le colonialisme tient un monopole des idées et un dispositif d'observatoires contrôlant leur circulation : double mal interne/externe. Préfigure l'« épistémicide » de Boaventura de Sousa Santos.
- Au-delà de l'État-nation : critique des frontières coloniales et du modèle westphalien ; rejet du panislamisme (appartenance religieuse transformée en nationalité) comme du panarabisme (ethnicisation de l'identité musulmane).
- Pluriversalisme avant la lettre : le Commonwealth offre une alternative parmi d'autres à la modernité matérialiste, sans rejet total de la modernité mais en réinventant ses acquis selon des finalités propres.
- Contribution sous-estimée : une refondation civilisationnelle psychologique, épistémologique, sociale et spirituelle.
Conclusion : une renaissance par les idées
La libération véritable est d'abord celle de l'esprit. Le Commonwealth ne verra peut-être jamais le jour comme structure internationale formelle, mais son esprit peut se concrétiser localement : mosquées devenues centres d'apprentissage, associations dépassant le folklore communautaire pour traiter les vrais problèmes, musulmans investissant dans leur formation intellectuelle et spirituelle plutôt que dans la consommation ostentatoire. Pour les musulmans français : ne plus subir l'histoire mais la faire, développer leur propre modernité, contribuer. L'article se ferme sur l'idée que la révolution sociale doit s'accomplir du dedans, sinon elle viendra de l'extérieur.
Bibliographie
Bennabi, Le problème des idées dans le monde musulman (Al Bayyinat, 1990) ; Bennabi, Idée d'un Commonwealth islamique (Héritage, 2023) ; Bennabi, L'Afro-Asiatisme (Héritage, 2022) ; Santos, « Beyond Abyssal Thinking » (Review, 30(1), 2007) ; Mignolo, Local Histories/Global Designs (Princeton UP, 2000) ; Mignolo, « Geopolitics of Sensing and Knowing » (Postcolonial Studies, 16(3), 2013).