Article sur L'Afro-Asiatisme : conclusions sur la Conférence de Bandoeng (1956 ; éd. Héritage, 2022) de Malek Bennabi, relu à la lumière de l'actualité soixante-dix ans après.
Introduction
En 1955, Bennabi assiste à la Conférence de Bandoeng (29 pays d'Asie et d'Afrique fraîchement libérés de la colonisation), qu'il juge être le début d'une nouvelle ère. L'ouvrage qui en naît dépasse son contexte : diagnostic sur le développement, nécessité de dépasser les divisions, construction civilisationnelle plutôt que copier-coller intellectuel et technique.
Le diagnostic : comprendre la crise du monde moderne
- Colonisation et colonisabilité : un couple "toxique", solidaire dans sa tendance autodestructrice. La colonisabilité (disposition interne, incapacité à générer une dynamique civilisationnelle propre) a ouvert la porte à la domination extérieure ; la colonisation est un système total de domination, "système d'induction d'erreurs" qui déforme la conscience de la réalité, de soi et de l'Autre. Bennabi ne se réduit pas à "le problème, c'est nous" : analyser la première ne revient pas à négliger ou pardonner la seconde.
- Crise morale de l'Occident : le problème mondial est d'abord une question de vision du monde, d'idées et de conscience. L'Occident a séparé la morale de la vie (sciences, institutions, entreprises, économie, politique, culture, éducation) et porté une vision matérialiste et raciste discriminant "l'homme blanc" et "l'homme de couleur" : trois quarts de l'humanité dans la pauvreté et l'exclusion, un quart qui monopolise richesse et pouvoir. Ce regard à double standard est au cœur de la crise : science atomique mais conscience biaisée, liberté proclamée et millions d'êtres en servitude, valeurs universelles confondues avec les intérêts occidentalo-centrés, "la science" réduite à la science occidentale moderne.
L'Afro-asiatisme : une alternative à la domination impérialiste
- L'axe de l'existence face à l'axe de la puissance : le monde se structurait selon un axe de la "puissance" (Washington–Moscou) ; Bandoeng fait naître un axe de l'"existence" (Tanger–Jakarta), de non-violence inspiré de Gandhi, non de vengeance. L'Afro-asiatisme se définit par une communauté de destin et de défis (reconstruire une civilisation à partir de ses talents, connaissances et réalités contextuelles, sans imiter aveuglément l'Occident ni le rejeter de façon réactionnaire).
- Double élévation : élever l'homme afro-asiatique au niveau social de la civilisation moderne, et l'homme occidental au niveau moral de l'humanité.
Le problème de l'homme afro-asiatique
Image du "visiteur céleste" : de Washington à Moscou en passant par Tokyo, il verrait partout usines, bureaux, ouvriers organisés, un temps structuré par la production ; sur l'axe Tanger–Jakarta, bidonvilles, misère, un temps amorphe, foules désoeuvrées, analphabétisme et chômage. Ce contraste n'est pas biologique mais civilisationnel (il y a quelques siècles, il valait mieux naître à Bagdad ou au Caire qu'à Paris ou Londres ; Galilée aurait pu travailler sans être inquiété par un clergé dans la civilisation islamique). Danger : "l'atomisme" de l'esprit musulman, qui résout les problèmes de façon fragmentaire et veut imiter les produits de la civilisation occidentale sans comprendre ses principes (mettre la charrue devant les bœufs, engouement pour la "chose" moderne dépouillée de sa "notion").
De la révolution à l'édification
- Après la libération politique, il faut passer de l'ère révolutionnaire à l'ère de l'édification, ce qui exige d'abord un changement de mentalité des élites : sortir du "clavier des droits" pour le registre des devoirs (Gandhi a évité ce piège).
- Équation du développement : devoir + droit > 0 (somme positive) : produire plus qu'on ne consomme, agir plus qu'on ne se plaint, travailler plus qu'on ne revendique. Le musulman choisit d'avoir plus de devoirs que de droits en se donnant pour la cause de Dieu, donc pour le bien commun (éduquer, conseiller, aider, apprendre, organiser, débattre des priorités, mener des projets).
- Diversions : conflit Inde–Pakistan, tensions Algérie–Maroc, colonisation de la Palestine : problèmes fabriqués ou instrumentalisés qui détournent des "problèmes organiques" (système éducatif non copié, monnaie, économie et politique indépendantes, agriculture locale respectueuse de la nature, partenariats afro-asiatiques en plus des liens avec l'Occident).
Construire une civilisation : les fondements
Quatre piliers à harmoniser : une éthique, une esthétique, une technique, une logique pragmatique.
- Éthique afro-asiatique : ne peut reposer sur le seul anticolonialisme (qui laisserait s'installer la haine) ; ce n'est pas former une nouvelle puissance dominante mais une alliance de courants spirituels (islam, hindouisme, bouddhisme) qui construisent un "pacte moral" fondé sur des valeurs communes d'humanité, de dignité, de travail et de justice, sans volonté de domination ni syncrétisme.
- Logique pragmatique : moins de mots, plus d'actions ; la technique doit être maîtrisée dans ses finalités et contextualisée ; reprendre les "bonnes pratiques" sans pensée critique et créative condamne à rester le dernier de la classe de l'Occident.
- Économie afro-asiatique : orientée par le "besoin" plutôt que par le profit ; pays riches en matières premières mais pauvres en industries ; commercialisation équitable, troc (matière première contre matière première ou équipement), "bloc matières premières" faisant contrepoids au "bloc monnaie" occidental ; économie régionale fédérée dépassant les cadres nationaux.
Vocation universelle
L'Afro-asiatisme est une phase vers le "mondialisme" (humanité unifiée et gouvernée selon la justice). L'arme atomique a rendu la guerre mondiale impossible et impose l'idée de coexistence. Bennabi cite l'appel de Gandhi (1942) à une fédération universelle, Bertrand Russell et Arnold Toynbee sur le "Gouvernement du Monde", et les Cinq Principes (Panch Shila) de Nehru et Zhou Enlai (respect de la souveraineté, non-agression, non-ingérence, égalité, bénéfice mutuel) comme base éthique de la coexistence. Double vocation : créer une civilisation authentique sur son axe (libérer de la double aliénation colonialisme/colonisabilité) et aider les puissances à vaincre les dangers de la puissance.
L'islam et l'Afro-asiatisme
L'axe musulman (Tanger–Jakarta) coïncide presque avec l'axe afro-asiatique : l'islam est le "continent intermédiaire", pont entre l'Afrique et l'Asie. Bennabi distingue l'islam comme vision universelle du monde musulman comme société historique, "moralement fier mais socialement affaibli" : la "logique pragmatique" de l'islam n'a pas été développée, et l'apologétique remplace l'analyse lucide du présent. Principes coraniques de paix cités : refus de la volonté de domination et de corruption (Coran 28 : 83), pas de contrainte en religion (2 : 256). Transformation nécessaire : abandonner la "psychologie du solitaire", prendre conscience de la présence de l'autre et accepter une planification rigoureuse, selon le principe coranique du changement de soi (13 : 11).
Bennabi, précurseur de la pensée décoloniale
La pensée décoloniale montre que la domination continue par la culture, l'économie, la psychologie et les savoirs : il faut tout décoloniser (esprits, institutions, État, économie, éducation, sciences, cinéma, religion). L'auteur de l'article soutient que Bennabi (1956) précède Fanon (Les Damnés de la terre, 1961) sur la colonisabilité et Said (L'Orientalisme, 1978) sur l'Orient construit par l'Occident, et analyse la domination intellectuelle comme système total touchant sciences humaines et naturelles ("impérialisme épistémologique"). Mais Bennabi refuse le repli identitaire et la revanche : l'islam n'est pas une forteresse mais une lumière pour tous ; Bandoeng est un laboratoire d'humanité nouvelle, pas un club anti-Blanc.
L'actualité de Bennabi : que faire aujourd'hui ?
- Dépasser la posture de dénonciation : reconnaître colonialisme et racisme persistants, mais s'interroger sur sa propre colonisabilité (faiblesses internes, manque de projet, inefficacité sociale, dispersion). La lutte contre l'islamophobie systémique est nécessaire mais ne doit pas être le seul défi de l'Agenda.
- Agenda des défis : défis éducatifs et intellectuels (éducation islamique globale libératrice, recherche au service de la justice, intellectuels transdisciplinaires) ; cohésion sociale (vaincre l'individualisme, mosquées vivantes, unité dans la diversité) ; économiques et technologiques (force économique au service de causes justes, IA au service du bien commun) ; géopolitiques et solidaires (démanteler le "choc des civilisations", alliances avec les concitoyens français, l'axe afro-asiatique et l'international, solidarité avec les dominés).
- Devoir avant droit : l'équation de Bennabi devrait guider chaque association musulmane ; revendiquer ses droits (hijab, carrés musulmans, halal à l'école) est légitime mais ne suffit pas ; la vocation du musulman est de se donner pour le bien commun (cf. Coran 3 : 104). Moins de "temps mort" (addictions, divertissements, divisions, polémiques), plus de travail pieux et efficace sur l'Agenda.
- Culture du résultat : moins de réunions et de discours, plus de projets concrets, évaluation systématique, petits projets concrets, apprendre de ses échecs.
- Investir dans la recherche et la pensée : encourager les étudiants musulmans à maîtriser les sciences, créer des centres de recherche indépendants sur un Agenda des défis prioritaires, former des intellectuels transdisciplinaires, publier revues et livres de qualité en français.
- Participer à un ordre mondial plus juste : penser aussi le cadre européen et se penser comme Khalīfah, passé de la posture défensive à une posture critique, créative et proactive (agir plutôt que réagir, construire plutôt que se plaindre, contribuer plutôt que revendiquer).
Conclusion
Bennabi avait pressenti les contours du monde à venir (choc des civilisations, populismes, crise du développement, besoin d'un ordre mondial plus juste). Pour les musulmans de France et d'Europe, sa pensée est une boussole : refuser les postures stériles, privilégier le long terme, le fond, l'efficacité et le bien commun, et construire des alliances afro-asiatiques en plus des liens avec l'Occident. L'article se ferme sur le principe coranique du changement de soi (13 : 11) : "Le changement commence par nous, collectivement. Et il a déjà commencé. Qui veut en faire partie ?"
Bibliographie
Bennabi, Le problème des idées dans le monde musulman (Al Bayyinat, 1990) ; Bennabi, L'Afro-Asiatisme : conclusions sur la Conférence de Bandoeng (Héritage Éditions, 2022) ; Fanon, Les Damnés de la terre (Maspero, 1961) ; Said, Orientalism (Pantheon, 1978).