Panorama en huit tendances intellectuelles (puis un neuvième volet sur la "science islamique") des visions de la connaissance dans la pensée musulmane contemporaine.
Introduction : pourquoi cartographier les visions de la connaissance ?
Depuis la colonisation, les pays musulmans ont connu un processus d'occidentalisation (institutions, éducation, sciences, technologies, culture). Une prise de conscience a émergé : la "chose de l'Occident" n'est pas aussi universelle qu'elle le prétend (biais matérialiste). Question centrale : comment retrouver l'esprit des sciences islamiques ? Quelle position face au savoir islamique traditionnel et au savoir occidental moderne ? L'analyse comparative des penseurs musulmans contemporains distingue huit tendances.
1. Le discours apologétique
Valorise la science dans l'islam depuis le 19e siècle, en réaction à Ernest Renan (L'islamisme et la science, 1883), qui jugeait les musulmans méprisants envers la science. Réponse d'al-Afghānī ; théorisé plus récemment par Maurice Bucaille (La Bible, le Coran et la Science : relativité, mécanique quantique, big bang, embryologie). Critique (Malek Bennabi) : la nostalgie a remplacé l'analyse et l'action stratégique ; posture réactive qui célèbre le passé au lieu de penser l'avenir.
2. Le discours religieux
Selon Tāhā Jābir al-ʿAlwānī, il est dīnī (sépare religieux et profane), fiqhī (structuré par les catégories du droit), juzʾī (fragmentaire), taqlīdī (conformiste). Limite : il ne pratique pas al-jamʿ baynā al-qirāʾatayn ("la combinaison des deux lectures", Livre révélé et Livre créé). Exemple du début du Ramaḍān et du calcul scientifique parfois jugé "non religieux" (cf. Coran 10 : 5-6).
3. Le discours mystique
Représenté par René Guénon et Seyyed Hossein Nasr : le vrai savoir est la science "sacrée" ou "traditionnelle", caéchée et obtenue par initiation. Critiques : biais de la vision chrétienne moderne (sacré/profane), confusion de la science islamique avec mysticisme gnostique et ésotérisme (Ziauddin Sardar ; Muzaffar Iqbal : cosmologie reposant sur théosophie, philosophie grecque, magie, numérologie, occultisme), subjectivité de la gnose, absence de volonté de résoudre les problèmes collectifs (éducation, agriculture, santé).
4. Le modernisme
Le vrai savoir est le "savoir scientifique profane" : séparation religieux/profane, science moderne comme standard universel pour confirmer ou infirmer le Coran, Raison occidentale comme "instrument neutre". Figure : Mohammed Arkoun en France. Citation d'Abdus Salam (une seule science universelle, pas de "science islamique"). Problèmes : remplace le conformisme à la tradition par un conformisme à la modernité occidentale, confond histoire occidentale des sciences et histoire universelle, nie que les savants musulmans voyaient la science comme ʿibāda, instrumentalisé par l'agenda néocolonial.
5. Le postmodernisme
Rejette tout méta-récit. Parmi les penseurs musulmans : certains y voient un moyen de contester l'hégémonie européenne, d'autres déconstruisent les sources islamiques. Paradoxe : pluralisme épistémique en théorie mais délégitimation du savoir non occidental ; relativisme pour l'islam (déconstruction du Coran et de la Sunna), positivisme pour les sciences modernes. Sardar : "nouvel impérialisme de la culture occidentale". Effet principal : herméneutique de Nasr Abu Zayd et Arkoun (contexte plutôt que Texte), conduisant à un "islam à la carte".
6. Le savoir décolonisé
Discours décolonial/postcolonial : le savoir comme instrument de pouvoir (Edward Said sur l'orientalisme). Limites relevées : Wael Hallaq (la critique se limite à l'orientalisme, pas aux autres disciplines : géographie, philosophie, physique) ; Talal Asad (sécularisation de la connaissance et traduction de concepts religieux) ; Salman Sayyid (les Islamic studies nous des Oriental studies coloniales). Le courant reste en partie prisonnier du langage moderne et postmoderne (parler de savoirs "indigènes" ou "traditionnels" accepte une catégorie coloniale).
7. Le Nouveau Discours Islamique
Depasse fascination et rejet aveugle de l'Occident ; penseurs : Malek Bennabi, Muzaffar Iqbal, Tāhā Jābir al-ʿAlwānī, Ismaʿīl Rājī al-Fārūqī. Cinq idées clés : (1) la science moderne n'est pas neutre (manifestation d'une vision du monde) ; (2) la crise moderne est liée à la sécularisation de la connaissance (crise écologique, guerres mondiales, colonisations) ; (3) ni positivistes ni relativistes (la connaissance de la réalité et de Dieu est possible) ; (4) double critique du passé islamique (sans traditionalisme) et de la modernité occidentale (la question est quelles connaissances choisir et comment les recontextualiser) ; (5) centralité des concepts islamiques (al-Tawḥīd comme principe épistémologique : étude des deux Livres, créé et révélé).
8. Le discours hybride
Mélange d'approches (exemple : analyse de l'IA par la décolonisation et la vision islamique, biais occidentaux des données et algorithmes, algorithmes médicaux favorisant les Blancs ; capacité d'anticipation éthique pour une IA plus éthique et universelle). Tous les hybrides ne se valent pas : à analyser au cas par cas (combinaison cohérente ou incompétence/opportunisme).
9. La "science islamique" : ce qui la distingue
Le nouveau discours assume une science "islamique" qui intègre la science moderne, la réévalue et l'oriente par la vision islamique, car la science moderne part du postulat que Dieu n'existe pas et exclut l'éthique. Tableau comparatif :
| Critères | Science moderne | Science islamique |
| --- | --- | --- |
| Finalités | La science pour la science | Adorer et servir Dieu, en servant la vérité, la justice (al-ʿadl) et le Bien commun |
| Méthode | Réductionniste et fragmentaire, séparant science et éthique | Synthétique et transdisciplinaire, incluant un jugement éthique |
| Connaissance et éthique | Connaissance amorale, scientifique "neutre" | Activité morale, socialement utile et éthique, au service de la justice |
| Connaissance et pouvoir | Instrument "neutre" au service du plus fort | Parti pris de l'universalité (Vérité, Justice, Bien commun) ; le scientifique critique le pouvoir |
| Innovation technologique | La nouveauté vaut plus que le Bien commun | Innovation soumise au Bien commun, sans produire d'injustice |
La science islamique est un savoir universel fondé sur la vision du monde coranique, qui n'est ni un vernis islamique sur la science moderne ni de l'occultisme. Une raison de la développer : la rationalité instrumentale de la science moderne, "neutre" et incapable d'évaluer moralement sa finalité, est liée aux guerres mondiales, à la colonisation et à la destruction de la planète.
Conclusion
Les penseurs du Nouveau Discours Islamique sont unis par la conviction qu'il faut changer la vision du monde et de la connaissance : science et connaissance modernes ne sont ni neutres ni universelles, et le dualisme religieux/profane issu de la sécularisation est étranger à l'islam. Selon Bennabi, l'apport du Coran fut un climat moral et intellectuel qui motivait la compréhension du monde (premier ordre révélé : "Lis !", Coran 96 : 1-5). Le Nouveau Discours est une "boussole métaphysique" : le principe d'al-Tawḥīd garde la recherche alignée sur la vérité et la justice.
Bibliographie
Plus de 200 références (Abdu, Abul Faḍl, Al-ʿAlwānī, Al-Fārūqī, Al-Qaraḍāwī, Arkoun, Asad, Bennabi, Bouguerra, Bucaille, Césaire, Elmessiri, Hallaq, Iqbal, Sardar, etc.). Non reproduite ici : voir la capture Wayback.