Le Coran offre à chacun une voie pour réformer sa vision du monde, de Dieu, de soi-même, de l'Autre et de la nature. Il a vocation à libérer la famille humaine de l'obscurantisme pour l'ouvrir sur la sagesse universelle.
Cet article fait partie de la série « Regard coranique sur quelques penseurs occidentaux » (https://islamactuel.org/articles/regard-coranique-sur-quelques-penseurs-occidentaux/). Hannah Arendt est une intellectuelle du 20e siècle, politologue, philosophe et journaliste allemande naturalisée américaine. L'article s'intéresse à sa réflexion sur les causes du mal, le sens de la justice, l'esprit critique et la responsabilité.
Questions abordées :
- Suffit-il de lutter contre l'ignorance pour réduire le mal sur terre ?
- Suffit-il d'avoir des valeurs pour éviter le pire ?
- Peut-on penser sans déboulonner les idoles de son époque ?
- Peut-on résister au désordre du monde sans exercer son esprit critique ?
- Doit-on défendre les siens, même lorsqu'ils ont tort ?
- La haine de l'ennemi peut-elle tout justifier ?
- De quoi est-on responsable ?
Suffit-il de lutter contre l'ignorance pour réduire le mal sur terre ?
Selon le Coran, la grande source du mal n'est pas l'ignorance mais la mauvaise foi (al-kufr) : faire comme si, fermer les yeux alors qu'on sait, refuser l'effort de réflexion, ou se conformer aveuglément à la majorité, à l'époque, à la loi, aux dirigeants. Références : Coran 67 : 10 ; 7 : 179.
Arendt analyse de même que le mal ne se réduit pas à l'ignorance : ce sont aussi les élites cultivées européennes qui ont participé au mal nazi, en démissionnant de leur responsabilité de réfléchir. Face à l'injustice, personne ne doit rester « neutre ».
Suffit-il d'avoir des valeurs pour éviter le pire ?
Une valeur n'est pas un signe de valorisation sociale mais une exigence d'être meilleur. Dire le Bien, c'est bien ; faire le Bien, c'est mieux (Coran 2 : 44). Arendt montre que face au mal, les valeurs (République, démocratie, religion) n'ont pas inspiré la résistance mais le conformisme généralisé.
Peut-on penser sans déboulonner les idoles de son époque ?
La shahâdah (« Il n'existe aucune idole ») engage à penser, c'est-à-dire à déboulonner les idoles du cœur et de l'esprit : conformisme, indifférence au mal, égocentrisme, nationalisme, ethnocentrisme, impérialisme, totalitarisme. Arendt a elle aussi fait de la pensée un déboulonnement des idoles (nazisme, sionisme, démocratie, modernité de son époque). Chaque époque a ses idoles : quelles sont celles d'aujourd'hui ?
Peut-on résister au désordre du monde sans exercer son esprit critique ?
Réfléchir est un devoir moral (Coran 8 : 22 ; 10 : 100). Le « mal est banal » : il ne demande ni terroriste ni méchant, seulement l'habitude de ne pas juger ce qu'on fait. Il y a une part d'Eichmann en chacun : renoncer à son jugement par confort, conformisme ou lâcheté.
Doit-on défendre les siens, même lorsqu'ils ont tort ?
On est solidaire de sa communauté dans la limite de la justice et du Bien commun. Hadîth cité : assister son frère injuste, c'est l'empêcher de commettre l'injustice (Bukhârî n°6952, Muslim n°2584). Arendt, femme juive d'abord proche de l'idée sioniste, rompt avec la direction sioniste dès 1944, jugeant cette idéologie totalitaire et source de nouvelle injustice.
La haine de l'ennemi peut-elle tout justifier ?
Non : le Coran demande d'être juste même envers ceux qu'on déteste (Coran 5 : 2 ; 5 : 8). Le mal est banal et répandu : toute personne, communauté ou époque qui cesse d'exercer son jugement critique sur elle-même peut tomber dans une entreprise criminelle de masse.
De quoi est-on responsable ?
Le Coran distingue la vraie responsabilité de la culpabilisation et de la déresponsabilisation : pas de « péché originel », mais pas non plus de simple jouet du destin ou de la majorité (Coran 99 : 7-8 ; 6 : 164 ; 3 : 104 ; 30 : 41). Chez Arendt aussi : on ne peut se cacher derrière « le système », car devant un tribunal, même un rouage redevient une personne jugée sur ses actes. Le mal est toujours produit par une personne responsable, il a un visage.
Conclusion
Porter un regard coranique sur Arendt, c'est évaluer ce qu'elle apporte de bien commun, de vérité et de justice. Elle n'est pas un exemple parfait, mais son engagement critique, qui lui a valu hostilité et marginalisation, est exemplaire pour tout un chacun, musulman ou non. L'auteur s'interroge : la question musulmane n'est-elle pas en train de devenir la nouvelle « question juive » ? La seule voie vers plus de justice est la déconstruction des idoles de son époque et l'ouverture à la réalité et à la sagesse.
Référence : Hannah Arendt, Responsabilité et jugement, Questions de philosophie morale, Payot (2009), pp. 49, 69, 152, 200-201, 219 ; Arendt (1989), « Pour sauver le foyer national juif », in Penser l'événement, Belin.